MADAGASCAR : une entité non gouvernable, une ENNV

PIB_crise

ENNV ou ÉCONOMIES NATIONALES NON VIABLES, est une expression lancée début des années 2000 par Osvaldo De Rivero, diplomate péruvien, expert en matière de développement, pour catégoriser les pays en développement qui se sont visiblement effondrés en « entités non gouvernables ». En règle générale, les ENNV se caractérisent par une large majorité de peuples plongée dans une extrême pauvreté avec des taux de chômage très élevés ; une misère technologique et scientifique ; rajouté à cela le retard considérable en matière d’infrastructures ; et surtout, ce sont des pseudo-États contrôlés par des seigneurs de la guerre ou mafias, une élite et une classe politique hautement impliquées dans les grosses corruptions…et la liste est bien trop longue.

Les points communs à ces ENNV en plus de leurs populations extrêmement pauvres et ces fameux pseudo-États gouvernés par des mafias, ce sont les matières premières, les ressources naturelles – minières et pétrolières, ainsi que les mains d’œuvre, abondantes et longtemps convoitées de toute part, et en bonus, elles ne sont généralement pas chères…On peut dire de toute façon que ce sont les seuls avantages comparatifs de ces pays, et malheureusement pour certains d’entre eux, ces mains d’œuvre et matières premières sont de moins en moins prisées dans l’économie mondiale. C’est le cas de beaucoup de pays d’Afrique qui n’ont même pas connu des phases de « sous-développement » ou de « booms économiques non durables » comme en Amérique latine, et qui d’emblée se retrouvent sans aucune option de développement, selon les termes de De Rivero. Sans parler de la ruine scientifique et technologique dans laquelle ils sont plongés, empêchant toute possibilité d’exportation de produits et services à contenu technologique élevé, garantissant finalement une exclusion directe de l’économie mondiale.

Et pourtant, les ENNV sont pour la plupart, des pays à la quête du modèle occidental de développement et se sont volontairement soumises, ou ont été contraintes aux conditionnalités drastiques des grandes institutions financières internationales, afin de se soustraire de leur état de sous-développement, et espérer enfin être acteurs dans l’économie mondiale. On trouve d’ailleurs dans ces ENNV, à quelques exceptions près, toutes sortes de projets de développement et de mécanismes censés les sortir de leurs états de sous-développement, mais qui au final s’avèrent totalement inefficaces et ne profitent aucunement aux populations les plus vulnérables, bien majoritaires. Bref, on y constate plutôt une non-viabilité économique croissante.

Quand De Rivero avait suggéré qu’on déclasse certains, sinon beaucoup des Pays d’Afrique et d’Amérique latine, de la catégorie « pays en développement » pour les classer plutôt en ENNV, tout le monde s’est un peu moqué de lui, surtout dans les rangs des experts en développement des grandes Institutions défenseurs du libre-marché (que nous connaissons tous)! Et moi aussi à l’époque, j’avoue que je me suis un peu moquée de son concept d’ENNV….Et puis voilà que plus de 10 ans après, l’idée d’ENNV semble être à nouveau, ou plus que jamais, à l’ordre du jour.

En observant un peu ce qui se passe autour de nous, notamment sur le Continent noir, on se rend compte que ces pays sont bel et bien des « entités non gouvernables », et Madagascar ne fait pas exception avec ces bilans économiques et sociaux catastrophiques, des affaires de grosses corruptions et de mafias, une interminable crise politique (*). Le pays, vous me l’accorderez j’en suis certaine, présente toutes les caractéristiques d’une ENNV.

Mais alors que peut-on faire d’une « entité non gouvernable »? Peut-on espérer un jour sortir de cet état de « sous-développement » quand on est une ENNV? Quel avenir pour les millions de populations qui y sont?

Pour De Rivero, il n’y a qu’une solution : ces ENNV doivent abandonner leur rêve de développement et adopter des politiques de stabilisation de leur démographie et de survie nationale. En gros, remplacer l’ordre du jour de « la richesse des nations » par la « survie des nations ». Et cette notion de survie nationale signifie pour lui : approvisionnement en eau, nourriture et énergie de base.

La thèse de De Rivero sur la stabilisation démographique, une approche néo-malthusienne, est discutable. Son affirmation selon laquelle le modèle occidental est le modèle de référence des pays en développement est aussi à actualiser car désormais, il y a des modèles qui nous viennent de l’Est et qui séduisent davantage les pays d’Afrique et d’Amérique latine (même si beaucoup s’accordent à dire que le Succès à l’Est a aussi été inspiré du modèle occidental. Mais bon, c’est un autre débat!).

Je reviens donc à l’autre idée de base de De Rivero qui me semble intéressant à creuser : celle de la SURVIE DES NATIONS. J’avoue que je n’aime pas vraiment ce terme « survie », même si l’idée d’alternative que De Rivero véhicule me semble tout à fait pertinente. Je trouve inapproprié ou plutôt négatif ce mot « survie », peut-être parce que justement il décrit une réalité que connaissent déjà des centaines de millions d’individus dans ces ENNV : Ils ne vivent pas, ils survivent!

L’idée n’est peut-être pas d’assurer la « survie de nos peuples », comme le suggère De Rivero, mais plutôt de SÉCURISER NOS PEUPLES. J’aime beaucoup ce terme de SÉCURISATION (sécurisation alimentaire, sécurisation énergétique, sécurisation foncière, sécurité nationale,…) car derrière elle, se cache un autre concept qui a un sens très fort et fondamental pour la refondation de ces pays : DÉFENDRE.
L’idée de la sécurisation n’est pas artificielle, ni parachutée. Bien au contraire, elle est palpable, compréhensible à tous, et est un enjeu majeur dans le contexte mondial actuel. Il suffit d’analyser un peu tous les grands conflits environnementaux actuels, y compris sur ce qui se passe actuellement à Madagascar (1) et dans beaucoup de pays du Sud. L’enjeu de SÉCURISATION est au cœur du problème. En allant explorer et contrôler les ressources minières et pétrolières dans des territoires lointains, en allant louer ou acheter des terres ailleurs, les « grandes puissances »  veulent avant tout SÉCURISER leurs populations et leur mode de vie, et pour que demain, leurs exigences de consommation soient encore et toujours assurées. En d’autres termes, ces pays dits développés veulent avant tout DÉFENDRE les intérêts et le confort de leurs populations.

Alors, même si l’idée de De Rivero d’abandonner le « rêve de développement » nous semble inimaginable et totalement irrationnel, il me semble qu’il soit impératif que nous nous penchions sur cette question de la SÉCURISATION de notre Nation. S’il y a une chose que nous devons apprendre des pays dits développés, c’est avant tout cet acharnement qu’ils ont à vouloir « sécuriser leurs populations ». Il est temps pour nous malgaches, de sécuriser nos ressources en eau, nos ressources halieutiques, notre biodiversité, nos terres, nos forêts, nos ressources minières… C’est seulement ainsi que nous pourrions sécuriser nos populations.

Très facile à dire qu’à faire, me diriez-vous! Oui, vous avez raison. C’est très très compliqué (2).
D’autres diront que c’est idéologique, ou utopique. Non, c’est juste réaliste. D’ailleurs, n’est-ce pas bien plus réaliste que de vouloir « être développé »?!

Vahinala

(*) Pour un petit aperçu de la situation actuelle, veuillez lire ceci : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2012/08/03/corruption-insecurite-et-inflation-les-repercussions-de-la-crise-politique-dans-le-quotidien-des-malgaches_1742054_3212.html

(1) Je développerai de manière très détaillée, dans un prochain article, les enjeux de ces conflits environnementaux qui gangrènent actuellement Madagascar.

(2) La question de la « sécurisation » de manière pratique (comment, par quels acteurs, quelles stratégies, quoi défendre, comment défendre, etc) sera abordée ultérieurement, dans un autre post.

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